Stratégie : pour une biotech, la recherche de fonds va de pair avec la quête de nouvelles molécules

Guillaume Bayre

Que demande-t-on en priorité à une société biopharmaceutique émergente ? A priori la réponse ne fait guère débat...

AOUT 2015
Par Guillaume Bayre, Journaliste - Biotech Bourse

Le rôle d'une telle entreprise est de rechercher de nouveaux traitements, de préférence visant des aires thérapeutiques où il existe d'importants besoins non satisfaits comme l'oncologie, les maladies auto-immunes, les troubles neurodégénératifs etc. De toute évidence, amener une entreprise de biotechnologies vers le succès exige donc des compétences de premier plan au niveau scientifique et médical. Légitimement, ses actionnaires accordent donc la plus grande attention aux réalisations technologiques et aux résultats cliniques qui reflètent l'efficacité de la R&D. Cependant, les dirigeants d'une biotech doivent posséder au plus haut point une autre compétence qui est la capacité à trouver non pas des traitements… mais des capitaux.

Par définition une société en phase émergente (autrement dit encore au stade où elle développe son portefeuille de médicaments futurs) ne dégage pas de revenus commerciaux suffisants pour financer ses activités. À court et moyen terme, sa viabilité financière est assurée par le soutien de fonds spécialisés et/ou du marché boursier.

Or, la recherche pharmaceutique coûte cher. Il ne s'agit pas seulement de rémunérer des équipes de chercheurs hautement diplômés. Les frais les plus importants interviennent au moment des essais chez l'homme. Chaque patient inclus dans une étude clinique représente en effet un coût de plusieurs milliers de dollars - pour une phase 3 menée sur le territoire américain, 42.000 dollars en moyenne par patient, selon un rapport publié en mars 2015 par Battelle. De ce fait, paradoxalement plus une biotech avance dans son développement, plus ses pertes s'accroissent du fait de l'augmentation des charges.

Il est donc primordial que les dirigeants puissent à tout moment faire appel à des investisseurs. Il est crucial que l'entreprise dispose d'une visibilité financière minimale (au moins un an et demi de consommation de cash) non seulement pour pouvoir mener ses programmes cliniques au rythme prévu et ne pas prendre du retard dans les études, mais aussi pour négocier sereinement avec d'éventuels partenaires intéressés par les droits de distribution d'un traitement en développement. En effet, plus l'entreprise se trouve à court de liquidités, plus elle est susceptible de céder les droits d'une ou plusieurs molécules à des conditions financières minimalistes. A contrario, un ample matelas de capitaux lui permet de mieux défendre la valeur de ses programmes dans les négociations. Menée à bon escient et aux conditions les moins dilutives possibles, une levée de fonds constitue un gage de solidité pour l'entreprise et peut dans ce cas favoriser son parcours boursier plutôt que d'entraîner une forte baisse. Trois exemples récents parmi les biotechs françaises en témoignent :

DBV Technologies au NASDAQ

En juillet le spécialiste des allergies alimentaires a réussi l'une des plus belles opérations jamais réalisées par une société européenne sur le marché américain dédiées aux sociétés innovantes. Après avoir obtenu de l'agence américaine du médicament la désignation très convoitée de percée thérapeutique (Breakthrough Therapy Designation) pour Viaskin Peanut, traitement de l'allergie aux arachides, DBV Technologies a reçu le soutien implicite d'un de ses principaux actionnaires le fonds américain Baker Bros. en vue d'une nouvelle levée de fonds au NASDAQ. Tandis que l'opération a permis à la société de lever quelque 255 millions d'euros (281,5 millions de dollars), le titre DBV Technologies a grimpé de 55 % en un mois (du 3 juillet date du dépôt du document de base F1 au 3 août).

Augmentation de capital réservée pour TxCell

Quelques mois seulement après l'arrivée de Stéphane Boissel au poste de CEO, la société sophipolitaine TxCell a procédé en juillet à une augmentation de capital réservée de près de 8 millions d'euros, augmentant ainsi sa trésorerie de plus de 50 %. M. Boissel, vétéran du secteur (ancien responsable financier chez Innate Pharma et Transgene) avait explicitement reçu pour objectif le renforcement de la visibilité de TxCell auprès des investisseurs internationaux. La levée de fonds a été souscrite à 70 % par des fonds étrangers. Cet argent frais contribuera à financer les développements cliniques en cours notamment celui d'Ovasave, un traitement de la maladie de Crohn auquel la FDA vient d'attribuer le statut Fast Track. Le titre TxCell a progressé de près de 50 % en seulement quinze jours dans la foulée de cette opération.

Accord historique pour Innate Pharma

En avril 2015, l'acquisition par AstraZeneca de l'anticorps IPH2201, actuellement en phase II dans une forme de cancer épidermoïde, a fait les grands titres : le laboratoire britannique s'est engagé à payer jusqu'à 1,275 milliard de dollars en échange des droits exclusifs de commercialisation, un montant absolument record pour une société française et l'un des plus importants au plan mondial pour un produit à ce stade de développement. Innate Pharma a reçu un versement initial (upfront) de 250 millions de dollars. La firme marseillaise est éligible à un paiement de 100 millions supplémentaires avant le lancement de la phase 3 ainsi qu'à des milestones réglementaires et commerciaux additionnels pouvant atteindre 925 millions de dollars. On remarquera que pour négocier cet accord avantageux Innate avait déjà les caisses bien pleines pour négocier cet accord historique puisque ses dirigeants avaient opportunément procédé en juin 2014 à un placement privé de 50 millions d'euros qui lui assurait déjà un horizon de trésorerie confortable jusqu'à à fin 2017. Bilan pour le titre Innate : 80 % de gains en quatre séances à la suite de ce partenariat sans précédent.

Ainsi pour une entreprise de biotechnologies l'aptitude à lever des fonds est un facteur de succès pratiquement aussi important que la valeur ajoutée scientifique, l'un ne pouvant fructifier sans l'autre. Au sein de la direction, le CEO et le directeur financier en particulier doivent posséder cette capacité à comprendre les attentes des investisseurs, connaître leurs exigences et les convaincre d'apporter des fonds en anticipant plusieurs trimestres à l'avance sur les besoins futurs. Il est d'ailleurs fréquent que ces mandataires soient objectivés sur les opérations de financement qu'ils mènent à bien.