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Inversion de la courbe des taux : est-ce grave ?

Article achevé de rédiger le 2 septembre 2019

Écrit par Franck Pauly | 5 minutes
JEU. 03-10-2019

Depuis le mois d'août, de nombreux observateurs et commentateurs soulignent que l'inversion de la courbe des taux d'intérêts observée aux Etats-Unis est souvent annonciatrice d'une récession. D'ordinaire, les taux d'intérêt à court terme, moins risqués sur un horizon plus court, sont inférieurs à ceux à long terme. C'est logique, puisque l'investisseur doit être rémunéré en fonction du risque pris. Aujourd'hui, c'est l'inverse. Cette situation dans laquelle les taux courts sont supérieurs aux taux longs est donc inhabituelle. Que faut-il en penser ? Cela est-il un signal d'alarme ?

Une situation annonciatrice d'une récession et d'une baisse des actions

"Pour la première fois depuis 2008, les rendements de référence des bons du Trésor à 10 ans sont passés ce mois-ci (en août) sous ceux des titres à 2 ans. Cette situation survient après qu'une autre partie de la courbe s'est inversée un peu plus tôt cette année. Cette tendance ne se limite pas aux États-Unis : les courbes britannique et suisse se sont elles aussi inversées, tandis que le Japon n'en est qu'à un cheveu," soulignait Luca Paolini, Chief Strategist chez Pictet AM dans une étude dénommée "Mauvais présage : ce que la courbe des taux dit sur les actions" publiée en août. Il recommande d'ailleurs de réduire son exposition aux actions.

Le stratège ajoutait : "d'après nos recherches, cela signifie que le ciel s'assombrit sur l'économie et les marchés boursiers. Jusqu'à présent, une inversion (ou un aplatissement) de la courbe des taux a toujours été annonciatrice de récessions et de marchés des actions baissiers. Aux États-Unis, chacune des sept dernières baisses recensées a ainsi été précédée par une inversion de la courbe. En règle générale, une récession américaine survient un an après cette inversion de la courbe des taux entre les obligations à 10 et 2 ans." Et c'est ce que craignent nombre d'investisseurs qui se détournent des actions et cherchent des valeurs refuges.

La Fed pourrait réagir

Mais le pire n'est jamais sûr ! D'autres analystes ne sont pas aussi formels sur les implications de l'inversion actuelle de la courbe des taux. "Cette situation sur les taux est totalement inédite : forte baisse des taux courts, interventionnisme en direct sur la partie longue de la courbe avec la politique de quantitative easing - achats par la Fed de titres publics - taux longs négatifs dans beaucoup de pays avec par exemple une courbe des taux totalement négative jusqu'au 30 ans en Allemagne," acquiesce Jean-Jacques Friedman, Chief Investment Officer chez Natixis Wealth Management dans une étude publiée fin août.

Il ne craint pas pour autant le pire, car selon lui, la Fed américaine conserve une marge de manœuvre. "La Fed pourra réagir en abaissant ses taux courts de manière plus prononcée pour annuler ce signal négatif. En anticipant une telle action, les investisseurs ont quant à eux poussé les prévisions de baisse des taux au-delà de ce que les économistes jugent adéquat avec le niveau d'activité réel."

Pas ou peu d'autres signaux annonciateurs de récession

Le Japon, a d'ailleurs instauré des taux négatifs depuis 2016 après l'éclatement d'une bulle largement immobilière. Et l'économie japonaise n'a pas pour autant sombré dans la récession, pas plus que le marché des actions ne s'est effondré, font valoir d'autres observateurs.

Enfin, Jean-Jacques Friedman souligne que "les autres signaux traditionnels qui surviennent concomitamment à cette inversion de courbe lors d'une récession restent pour l'instant majoritairement absents ou faibles aujourd'hui. Nous ne constatons pas de dégradation du marché de l'emploi américain, ni de chute de la profitabilité des entreprises ou encore d'augmentation des primes de risque des obligations d'entreprise."

Du coup, Natixis Wealth Management est attentiste et surveille les points tels que les moyennes mobiles 200 jours qui pourraient servir de supports techniques et permettre de repasser surexposés en actions dans ses portefeuilles. "Le taux élevé de liquidité chez les principaux acteurs constitue un élément de soutien pour les marchés financiers, en complément des politiques monétaires durablement accommodantes, auxquelles pourraient s'adjoindre de nouveaux soutiens budgétaires," souligne cette banque privée.

Auteur

Franck Pauly

Franck Pauly, journaliste financier indépendant, est aujourd'hui gérant à FAP Conseil. Anciennement rédacteur en chef des pages « Vos Finances » à la Tribune de 2004 a 2011, et rédacteur en chef adjoint des pages « Bourse » de 1999 à 2004, il a préalablement été chef de rubrique banques au sein d'Investir pendant 5 ans et chef de rubrique bourse patrimoine et coordinateur d'enquêtes nationales au sein de Capital. Il a débuté sa carrière en tant que correspondant financier en langue anglaise à l'agence Reuters (bourse, résultats, macro-économie) à Paris, puis comme correspondant à New York pour AFP-EXTEL News.

Il est également professeur de journalisme économique à l'Université Aix-Marseille et enseigne pour le Master Information et Journalisme Économiques à Sciences Po Rennes.

Il est diplomé de l'IEP de Paris, de l'Université de Nice et de New York University.