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Interview de Jan Longeval par Matthias Baccino Directeur Général Binck.fr

Interview réalisée le 13 août 2019

Écrit par Matthias Baccino | 10 minutes
JEU. 05-09-2019

Jan Longeval, fondateur de Kounselor Consulting BV, professeur invité en finance à la Vlerick Business School et à l'IMT (Ghaziabad) et spécialiste de la finance comportementale, a sorti un livre en mars dernier : "Dieu ne joue pas aux dés avec la Bourse". Il collabore également avec Binck Belgique. Matthias Baccino, directeur général de Binck.fr, en a profité pour lui poser quelques questions.

Bonjour Jan, pouvez-vous nous parler de votre parcours professionnel et personnel ? En quoi vous a-t-il appris à déjouer les pièges de l'investissement pour les particuliers ?

Après mes études en sciences économiques et en attendant mon service militaire, j'ai débuté ma carrière professionnelle en 1990, comme stagiaire, dans une banque où, par hasard, on m'a mis au Back Office de la salle de marché. C'est là que j'ai découvert la Bourse et ma vocation.

Après mon service militaire, j'ai rejoint le département de gestion de fortune d'une autre banque. Après quelques années, j'ai été nommé gestionnaire de portefeuille senior. Mais je pensais que je ne méritais pas vraiment ce titre parce que mes connaissances techniques étaient trop limitées. C'est pourquoi j'ai décidé de travailler comme analyste financier pendant quelques années. Cela m'a permis de maîtriser l'analyse fondamentale, que j'ai ensuite commencée à enseigner à l'université. A l'âge de 32 ans, je suis devenu directeur général d'une société de bourse. Cette expérience m'a appris qu'en fin de compte, c'est le marché qui dicte la loi. Puis je suis revenu à mes premiers amours : la gestion de fortune. Depuis lors, j'ai toujours travaillé dans la gestion institutionnelle et j'en ai été responsable à la Banque Degroof (devenue Degroof Petercam) de 2001 à 2017. La gestion de fortune institutionnelle s'effectue de manière plus professionnelle que la gestion de fortune privée. Mon parcours académique (j'enseigne la gestion de fortune en Belgique et en Inde) m'a permis de me tenir au courant des dernières recherches académiques sur les performances et les erreurs de l'investissement par et pour les particuliers. La finance comportementale a toujours été une riche source d'inspiration et j'ai été le premier en Europe à lancer une stratégie d'investissement entièrement basée sur la finance comportementale en 2001.

Mon parcours professionnel et académique m'a permis de développer une solide philosophie de gestion. Une philosophie d'investissement décrit les règles et les lois de la Bourse et les mécanismes qui déterminent son évolution. Elle est à la base de toute stratégie de gestion réussie.

Vous observez le marché de l'épargne et de l'investissement des particuliers en Europe depuis de nombreuses années. Quelles sont les grandes tendances actuelles de l'investissement des particuliers ?

Une première observation est que l'aversion au risque de l'investisseur privé moyen reste très élevée. La crise financière de 2008 a profondément traumatisé ces investisseurs. La plupart des investisseurs continuent donc d'opter pour des placements dits "sûrs", même avec les taux d'intérêt actuellement bas. Malheureusement, il s'agit d'un faux sentiment de sécurité parce qu'ils ne sont même pas en mesure d'obtenir un rendement supérieur à l'inflation. Les placements en actions sont peut-être plus volatils, mais leur rendement à long terme constitue une bien meilleure protection contre l'inflation que tout autre placement. De ce point de vue, les actions sont le seul placement vraiment sûr.

Une deuxième observation est que les trackers ont le vent en poupe. De nombreux investisseurs particuliers sont à juste titre déçus par la performance des fonds gérés activement et optent pour la gestion passive. L'Europe suit ainsi la montée des trackers aux Etats-Unis. Aux Etats-Unis, les trackers représentent déjà 30% du marché des fonds, en Europe seulement 10%.

Quelles sont les principales erreurs que font habituellement les particuliers dans la gestion de leur épargne et de leurs investissements ?

Les erreurs sont nombreuses. Les investisseurs privés courent après les bonnes performances du passé et ne se rendent pas compte que les performances exceptionnellement bonnes sont souvent dues au hasard et non à des compétences de gestion supérieures. Ils achètent des actions et des fonds qui ont bien performé et vendent des actions et des fonds qui ont mal performé, alors qu'ils devraient souvent faire exactement le contraire. Rien que cela leur coûte 3 à 6% de performance par an ! Le livre contient à titre d'illustration une analyse approfondie qui donne à réfléchir sur Carmignac Patrimoine et les investisseurs qui y ont investi après leurs bonnes performances de 2008 et 2009.

Les particuliers n'utilisent pas un benchmark (indice de référence) comme point de référence objectif et leurs portefeuilles sont donc insuffisamment diversifiés. Cela ouvre à son tour la porte au risque d'une perte permanente de capital. A long terme, un portefeuille bien diversifié surmonte toujours les pertes à court terme, alors qu'un portefeuille mal diversifié souvent ne le fait pas.

Enfin, ils font trop de transactions. Les investisseurs privés qui réalisent le plus grand nombre de transactions affichent des performances inférieures de 7 % par an aux résultats de ceux qui en réalisent le moins.

Vous semblez plutôt critique à l'égard de l'industrie de la gestion active collective. Pourquoi ?

Je me base sur des chiffres objectifs et sur la recherche académique. Ceux-ci montrent que la grande majorité des gestionnaires de fonds actifs (80-90%) ne battent pas le marché. Bien sûr, on ne peut pas s'attendre à ce que toute l'industrie batte le marché, mais le taux de réussite est extrêmement faible. L'une des raisons est que le niveau des coûts ne permet pas de tenir la promesse de battre le marché. Mais même sans tenir compte des coûts, la sous-performance est la norme. Elle est expliquée par l'absence d'une solide philosophie d'investissement mais parfois aussi par la pression exercée par les clients particuliers. Ces derniers ont souvent des attentes irréalistes à l'égard des gérants de fortune.

Mais nous ne devons pas oublier qu'une partie importante de l'industrie de la gestion a une forte valeur ajoutée. Prenons, par exemple, les gestionnaires des portefeuilles des compagnies d'assurance. Ils n'ont pas comme premier objectif d'essayer de battre le marché, mais de canaliser les rendements du marché de façon optimale afin de remplir leurs obligations contractuelles.

Quels conseils fondamentaux pouvez-vous donner à nos lecteurs pour améliorer la gestion de leurs investissements ? Quel est le point de départ de tout portefeuille d'investissement sain ?

Chaque investisseur devrait commencer par déterminer un benchmark adéquat. Ce benchmark représente le portefeuille "normal" et sert de point de départ et de référence. Pour un portefeuille d'actions, le seul bon benchmark est le portefeuille mondial qui contient toutes les actions. Le portefeuille mondial, et non pas le CAC 40 ou l'indice des actions de la zone euro, est par définition le plus diversifié et donc le moins risqué. Dans le cas des obligations, l'investisseur peut opter pour le portefeuille obligataire mondial ou le marché des obligations en euros. Le benchmark d'un portefeuille mixte est un mélange des deux. Vous pouvez parfaitement composer ce portefeuille de départ à l'aide de 2 trackers. Si vous souhaitez gérer activement votre portefeuille, vous devez toujours le justifier par rapport au portefeuille de départ. Si vous avez une idée vraiment originale, vous pourrez vous écarter du portefeuille de départ. Ce principe simple est une aide précieuse pour une gestion de portefeuille saine. Les investisseurs qui n'ont pas de point de référence objectif font en réalité des paris constants contre le marché et n'ont donc aucune chance de réussir.

Vous écrivez dans votre livre "Une solide philosophie d'investissement n'est rien si elle n'est pas convenablement mise en pratique. Qui souhaite investir avec succès doit investir avec style." Qu'entendez-vous par "investir avec style" ?

Investir avec style, c'est la manière dont vous effectuez votre gestion, qui transforme votre philosophie de placement en stratégie. Le diable est dans les détails. Une bonne idée mal mise en œuvre donne toujours de mauvais résultats. Un premier aspect est la maîtrise des coûts. Ceux qui optent pour des fonds coûteux ou qui effectuent trop de transactions sont perdus d'avance. Les trackers sont un bloc de construction intéressant car leurs coûts sont si bas. En outre, de plus en plus de trackers sont disponibles, qui se concentrent sur des thèmes actifs tels que l'investissement value, la haute qualité, le momentum, les small caps etc. Ces trackers factoriels offrent donc une gestion active, mais pour une fraction du coût de la gestion traditionnelle. Un deuxième aspect consiste à opter pour une combinaison intelligente entre gestion active et gestion passive. Une approche "core-satellite" (noyau-satellite) est très courante dans le monde de la gestion institutionnelle. Dans cette approche, le noyau du portefeuille est constitué de trackers passifs. Vous construisez des "satellites" de gestion active autour de ce noyau, par exemple des ETF factoriels et votre propre portefeuille de sélection de titres. Si l'un des satellites pique du nez, le noyau garantit qu'aucun dommage irréparable n'est causé.

Auteur

Matthias Baccino




Directeur Général, Binck.fr

© Photo Philippe Dureuil